Des violences faites aux femmes au sexisme structurel

Des violences faites aux femmes au sexisme structurel

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Être féministe est aujourd’hui une insulte pour une partie encore trop importante de la population ; pire encore, une jolie manière de discréditer la parole d’un ou d’une militante. 

Après tout, les féministes “vont trop loin”. C’est du moins ce que publiait France24 en Juillet 2020. Face à de tels propos, commençons par rappeler l’ampleur des violences physiques et sexuelles aujourd’hui commises en France.


Des violences physiques et sexuelles qui perdurent

Au sein d’un couple, 84 % des morts violentes ont pour sujet des femmes1. Par ailleurs, les violences physiques ne conduisent pas toujours au meurtre, et ce sont plus de 213 000 femmes en France qui sont chaque année victimes de violences physiques et/ou sexuelles  commises par leur conjoint ou ex-conjoint. Parmi ces femmes, seulement 18% déclarent avoir porté plainte2. Connaissant les propos du ministre de la justice lui-même, ce constat laisse peu perplexe.

En une année, c’est plus de 52 400 femmes et 2 700 hommes qui ont été victimes d’au moins un viol, et plus d’un demi-million de femmes (553 000) qui ont été victimes d’agressions sexuelles autres que le viol. Au cours de sa vie, 1 femme sur 26 est violée, 1 sur 7 est agressée sexuellement3.

Les violences physiques et/ou sexuelles, dont les femmes sont la cible principale, ont également des conséquences connexes car, par la peur qu’elles instillent, elles peuvent dissuader, et conditionnent ainsi nos comportements.

Violences physiques et sexuelles au delà des actes

En France, 86% des Françaises sont victimes d’au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue4. Les formes d’agressions sont multiples : les femmes sont suivies, sifflées, moquées, subissent des injures sexistes, des attouchements, ou sont aussi victimes d’exhibitionnisme. 

Ce chiffre est tout autant impressionnant que les réactions face à ces agressions. En effet, près d’un quart des Français considèrent qu’un violeur est moins responsable si la victime porte une mini-jupe, et 40% considèrent que, si la victime a eu une attitude provocante, cela atténue la responsabilité du violeur5.

25% des Français considèrent qu'un violeur est moins responsable si la victime portait une mini-jupe.

La peur que suscite les violences, ainsi que les représentations françaises du viol et des agresisons sexuelles, conditionnent alors les comportements. Les femmes se sentent moins libres de porter des jupes, des robes ou des vêtements dans lesquelles elles pourraient se sentir valorisées, par peur de favoriser une agression. 

On encourage d’ailleurs les femmes, “pour leur sécurité”, à ne plus prendre les transports publics à partir d’une certaine heure. Prendre les transports publics tard reviendrait à favoriser les chances d’agressions sexuelles ou physiques. 

C’est ainsi qu’au nom du risque d’agressions, et de la responsabilité qu’elles auraient de s’en prémunir, les injonctions faites aux femmes sont une exclusion volontaire des transports publics. Or, par définition, l’espace public a pour vocation d’être libre d’accès à toutes et tous. L’entretien de cet espace est permis par le contribuable (impôts, cotisations, abonnements) dont les femmes font partie. L’injustice se retrouve décuplée : non contentes d’être soumises à un risque d’agression accru, les droits des citoyennes se trouvent amoindris.

Les femmes devraient-elles prendre des taxis lorsqu’elles rentrent tard pour éviter les agressions ? Ce serait alors l’instauration d’une énième inégalité ciblant cette fois les femmes aux revenus modestes, et qui s’ajouterait à la liste des inégalités que ces dernières cumulent. 

Malgré le caractère absurde de la stratégie de l’évitement, elle est pourtant préconisée par nombre de concitoyens et concitoyennes. Ce discours, souvent construit dans le but en apparence bénin d’encourager les femmes à se protéger et à ne pas prendre de risque, introduit une responsabilisation à l’encontre des victimes et participe à un renversement partiel de la situation. Les femmes conditionnent alors leur comportement relativement aux agressions physiques et sexuelles, et éprouvent une charge émotionnelle et une culpabilité pouvant entraîner de graves séquelles psychiques. Ce discours est également insidieux car intégré dans le traitement pénal des violences physiques et sexuelles, provoquant souvent de faibles peines carcérales ou monétaires au vu de la terreur des crimes commis, et de la peur quotidienne qu’ils génèrent chez toutes.

Plusieurs grilles de lecture supplémentaires doivent être appliquées à la lutte contre les violences faites aux femmes : leur nature fiscale et législative. En un mot : structurelle. Ce sont sans nul doute les aspects les plus insidieux des inégalités, étant complexes et technocratiques. S’en emparer pour permettre de réels changements structurels en est d’autant plus nécessaire. En voici quelques clés de compréhension, traitant d’un sujet particulièrement douloureux dans l’histoire de l’émancipation féminine : l’argent et le capital.

Des inégalités fiscales et législatives

Avoir de l’argent à soi, constitue l’une des premières revendications féministes. Dans de nombreux foyers, avant que la femme n’ait le droit de travailler, c’est son mari qui lui octroyait l’argent nécessaire pour réaliser les tâches lui incombant : courses alimentaires, entretien, achats vestimentaires et équipements des enfants. Cet argent, ou pension, octroyé à la femme était par nature circoncit aux usages prédéfinis par leurs maris, qui légalement6 possédaient l’ensemble du patrimoine de la femme à partir du mariage. La distribution participait donc largement à la définition des rôles sociaux au sein de la sphère domestique7, et donc au contrôle réalisé sur les activités et dépenses des femmes. À partir des années 1850, les Cours de justice (américaines notamment) reconnaissent l’importance de clarifier les montants auxquels une femme peut avoir droit, dans un monde où le travail féminin rémunéré reste l’exception. Il est question de différencier l’argent féminin de celui de son mari, de ses enfants, et des besoins du foyer. Or, les propositions réalisées pour rendre cette distinction effective restent floues et peu généralisées : malgré l’avènement du droit sur le produit de son travail, le travail domestique reste non-rémunéré, et la femme soumise au bon-vouloir de son conjoint, ou référent masculin. Les femmes sont donc condamnées en justice lorsqu’elles économisent sur l’argent octroyé par leurs maris, si ces derniers ne donnent pas leur accord8

Ces temps d’injustices et de violence fiscale, aux lourdes conséquences en termes d’inégalités d’accumulation de capital, peuvent paraître lointains. Mais ils possèdent malheureusement leur pendant contemporain. Que ce soit au sein des stratégies de transmission patrimoniale, ou les rapports genrés entrent en jeu. Cela aboutit par exemple à une transmission des biens immobiliers dirigés plutôt vers les descendants masculins que féminins, du fait de 

  • leur plus forte propension à rester plus proche de leurs territoires d’origine (les femmes suivant plus fréquemment leurs conjoints sur leur lieu d’origine que l’inverse), 
  • à acquérir les compétences pour bâtir un patrimoine, 
  • ou être perçus comme compétents en la matière9

Autre exemple frappant : la déduction de la pension alimentaire des revenus imposables de la personne débitée (majoritairement les hommes séparés), alors que la personne bénéficiaire de la pension (majoritairement les femmes séparées) la déclare au titre de ses revenus et paie des impôts dessus. Autrement dit, les femmes séparées payent des impôts sur une aide leur étant versée, une situation qui semblerait paradoxale dans tout autre cas de figure.

La taxe sur la pension alimentaire est une inégalité fiscale que les mères séparées subissent.

Trois éléments entrent encore aujourd’hui en jeu dans les inégalités d’accumulation de capital : 

  • les idées reçues concernant la capacité gestionnaire des femmes, 
  • l’impact de ces idées reçues sur la reproduction d’inégalités en matière d’éducation, de formation et de responsabilisation,
  • les inégalités trouvant un ancrage législatif.

La violence permise et reproduite par les inégalités structurelles

Héritage d’un temps passé, ou continuité des inégalités sexistes structurelles ? Aujourd’hui, les hommes français possèdent en moyenne 37% d’actifs financiers en plus, et 12% de patrimoine immobilier en plus hors résidence principale. Nous n’assistons pas à un simple écho d’inégalités passées, mais bien à une persistance des inégalités structurelles. Certes différentes et réduites par rapport à un temps où l’asservissement de la femme était total, mais bien réel. Ces inégalités sont perçues comme injustes, et violentes en ce qu’elles imputent les possibilités d’action de l’ensemble du genre. Dans un monde où l’argent détermine l’ascension sociale, le confort de vie et la possibilité de sortir de situations dégradantes (violences familiales, professionnelles et personnelles), cette injustice possède de nombreuses conséquences. Elle est à la racine d’autres types de violences subies. Elle est donc intolérable.

Vers une Convention citoyenne à l’encontre des violences et des inégalités de genre ?

Les violences sont donc à la fois multiples et intersectionnelles : elles se cumulent et touchent d’autant plus les personnes les plus fragiles, socialement ou économiquement. C’est pourquoi elles nécessitent une réponse ambitieuse traitant de la problématique dans l’ensemble des facettes qu’elle recouvre : sexuelle, physique, verbale, sociale, économique, fiscale, législative, notamment, mais également médicale, psychique ou encore esthétique.

Pour cela, il serait pertinent, et il semble même impérieux, de réaliser un débat à l’échelle nationale permettant de donner la parole à l’ensemble des citoyennes impactées, et aux acteurs associatifs, publics et privés possédant des solutions concrètes pour faire face aux violences et aux inégalités sous-jacentes.

Il y a un an, le gouvernement français organisait un Grenelle des violences conjugales. Or, ces violences conjugales ne sont qu’un aspect de la problématique, et découle en partie des causes structurelles évoquées. Il serait ainsi souhaitable de proposer un débat de fond qui traiterait de manière la plus exhaustive possible des causes soulignées, afin d’élaborer des préconisations concrètes et globales ? Les mesures d’urgence pourraient être renforcées, comme par exemple une pérennisation de la ligne 3919 de soutien et de secours et une garantie de son efficacité via les moyens adéquats. Mais il s’agit également de mesures visant à traiter le problème à la racine : enseignement du consentement à l’école et formation obligatoire des enseignements, formation au sujet de la sexualité féminine et masculine, formation des policiers, campagne de sensibilisation grand public contre les idées-préconçues, prise en compte du corps féminin au sein d’un parcours médical renouvelé, pour n’en citer qu’une poignée. Enfin, recenser l’ensemble des dispositifs associatifs et privés de lutte contre les violences et les inégalités, et leur permettre de passer à échelle grâce à l’action publique, permettrait une réelle accélération de cette lutte.


Le gouvernement français a mis en place en avril 2019 une Convention Citoyenne pour le Climat, afin de répondre aux objectifs climatiques de réduction de nos émissions. La pérennisation de ce dispositif et sa mise à la disposition de causes complexes permettrait de proposer des politiques publiques et solutions concrètes et transversales, et de donner libre court à une parole renouvelée à ce sujet. Une Convention Citoyenne pour l’Égalité pourrait être un moyen de déterminer comment engager une transition égalitaire sur tous les plans précédemment cités, et bien d’autres.

Portrait d'Eva Morel, Responsable Etudes et Publications chez Parti Civil.

PAR EVA MOREL


Pôle Publications et Etudes chez Parti Civil. Mais aussi, Collaboratrice Parlementaire et Responsable Partenariats chez Projet Déclic. Prise de conscience de l’urgence climatique Transition agricole et alimentaire Politique européenne Egalité des genres et des chances

Portrait de Marine Reinhardt, co-fondatrice de Parti Civil.

PAR MARINE REINHARDT


Co-fondatrice de Parti Civil. Mais aussi, chargée de levée de fonds chez Rêv’Elles.
Egalité des sexes • Protection de la biodiversité • Transition écologique et inégales conséquences du réchauffement climatique

Notes et sources

1. « Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Année 2019 », ministère de l’Intérieur, Délégation aux victimes.
2. Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2012-2019 – INSEE-ONDRP-SSMSI.
3. Institut national d’études démographiques (INED), Enquête Violences et rapports de genre : contextes et conséquences des violences subies par les femmes et par les hommes, 2016
4. Les femmes face aux violences sexuelles et au harcèlement dans la rue, étude réalisée par l’IFOP et la Fondation Jean Jaurès, 2018.
5. Les Français et les représentations sur le viol et les violences sexuelles, IPSOS, 21 juin 2019
6. Par application d’une doctrine appliquée par les juges, même si celle-ci n’était pas formellement inscrite dans la loi. Voir l’article de R. Richard Geddes et Sharon Tennyson, datant de 2013, publié dans la revue “Research in Economic History” et intitulé “Passage of the married women’s property acts and earnings acts in the United States: 1850 to 1920”.
7. Concept largement documenté par Jan Pahl en 1989 en proposant une typologie des différents modes de gestion domestique de l’argent.
8. Voir le livre de Viviana Zelizer intitulé “La signification sociale de l’argent” et publié en 1989 ; ou encore la jurisprudence américaine Avery v. Doane, 1 Biss. 64 (1854).
9. Voir à ce sujet la thèse de Sybille Gollac, intitulée “La pierre de discorde : stratégie immobilières familiales dans la France contemporaine” et publiée en 2011, dont le résumé est accessible ici : https://sciences-sociales.ens.psl.eu/IMG/pdf/Descriptif_these_SGollac.pdf
Les travaux de Céline Bessière en la matière sont également révélateurs des inégalités en matière de transmission patrimoniale.

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